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Au
cours d'une conversation à bâtons rompus pendant un déjeuner
de l'été 2004, au moment où nous formions le projet
de cet ouvrage, Antonio Sapone eut soudain ce mot pour qualifier les cpuvres
récentes de Vivien Isnard :« Ce sont des talismans ».
Il évoquait ainsi l'atmosphère particulière de cette
peinture où la simplicité géométrique des
formes organise avec une mystérieuse justesse la tension des champs
de couleur. Le rayonnement qui en émane, paradoxalement dynamique
et fixe à la fois, semble empli d'une énergie positive,
joyeuse et solaire, rare en tout cas dans le contexte désenchanté
et critique de la peinture d'aujourd'hui.
Mais le mot « talisman » possède aussi une résonance
historique précise qui nous renvoie à la fin du XIX siècle
au moment de la formation du groupe des Nabis. Il s'agit là de
la fameuse leçon de peinture donnée par Gauguin à
Sérusier, où le maître dicte à son ami la peinture
d'un paysage, hâtivement réalisée sur le couvercle
d'une boîte à cigares :« Comment voyez-vous cette ombre,
plutôt bleue ? Alors ne craignez pas de la peindre aussi bleue que
possible... » La particularité de cette leçon est
qu'elle enseigne par l'autorité performative de la parole une certaine
" vérité " en peinture, celle de la primauté
de la vision subjective des couleurs comme principe d'insoumission aux
lois du naturalisme académique.
Nous savons la portée qu'aura pour les Nabis cette initiation picturale
et au-delà de ce groupe à quel point elle a traduit une
phase de questionnement du médium conduisant progressivement à
la mise en place d'une autonomie abstraite de la peinture, quand le tableau
sera devenu selon la célèbre et prémonitoire définition
de Maurice Denis »... une surface plane recouverte de couleurs en
un certain ordre assemblé ».
L'évocation de cette anecdote n'aurait qu'un intérêt
archéologique et marginal dans un texte consacré à
l'œuvre de Vivien Isnard, si elle ne venait convoquer par le hasard
heureux du vocable « talisman » le tressage fascinant d'une
qualité visuelle, d'une profondeur de mémoire et d'une rigueur
esthétique constitutifs d'une œuvre de plus de trente ans,
construite sur la base d'une réinterprétation personnelle
de l'héritage historique de la peinture abstraite. Cet héritage
saisi initialement au moment de la déconstruction de ce médium
dans les années soixante-dix, a donné lieu à une
série de gestes cohérents porteurs d'une dimension expérimentale
audacieuse et évolutive qui ont conduit l'artiste, à partir
du matérialisme analytique de ses débuts, à l'exploration
progressive d'une intériorité d'essence plus spiritualiste.
Dans cette trajectoire il a maintenu une pensée de l'art qui n'a
rien cédé, ni aux sirènes de l'ironie autoréflexive
des années quatre-vingt-dix, ni en deçà à
celles de la régression dans les facilités du décoratif
ou du « retour » à la figure.
La fraîcheur de l'œuvre de Vivien Isnard émane aussi
d'une confiance conservée, malgré les complaisances masochistes
de l'époque, au pouvoir de l'enchantement visuel et psychique dont
chaque tableau est porteur en tant que fragment d'un monde pictural homogène
conjuguant indissociablement l'éclat matériel de la couleur
et la tension mentale de la forme. Cette manière à la fois
modeste, inflexible dans son intention, d'assumer l'histoire de la peinture
après sa déconstruction comme source positive d'une énergie
vitale toujours transmissible et infiniment reformulable est aussi un
acte de foi dans la permanence des valeurs humanistes de sa réception.
« L'héritage que tu tiens de tes pères, disait Goethe,
il te faut le reconquérir. L'œuvre de Vivien Isnard indique
parfaitement la singularité du travail de cette reconquête
dans la relation au médium qu'il a choisi, à la fois par
l'intelligence historique et analytique qu'il projette sur la peinture
et par l'effort de recomposition de synthèse personnels unissant
matière, couleur et signe, pour produire les œuvres qu'il
propose à notre regard, dont la géométrie simple
et subtile brille d'une ascétique splendeur.
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