Noël
Dolla
Les savoirs “illégitimes” ont été l’objet,
ces années récentes, d’interrogations qui mirent
en évidence les partages socio-idéologiques qui discriminent
les hommes, mais aussi des terres ignorées des savoirs légitimes,
celles où l’humus n'est point encore perverti en sable.
L‘observation des travaux de Noël Dolla, leur analyse, révèlent,
nous semble-t-il, un parallélisme, dans leur origine, avec le
monde mal codifié par les structures institutionnelles qu’est
celui des savoirs non-légitimes.
Non que Dolla ne soit en possession des “diplômes"
dont se justifient les credos. N’en délivre-t-il pas lui-même?
L’institution lui accorde ses privilèges. Mais il est des
individualités qui ne s’en peuvent habiller. Et les voici,
parmi les doctes, nues, en transgression inévitable. C’est
pourquoi il est hors d’intérêt de redire que Dolla
appartint à Supports/Surfaces, qu ‘il exposa à 72/72
et autres lieux considérés. Ce rituel du métier
de peintre, ce cérémonial à usage social n’intervient
pas dans la vocation de l’artiste. Dolla s’exprime dans
trois points colorés au sommet d’une montagne ; il est
homme mal à l’aise dans le discours, dans l’impossibilité
de jouer selon les programmes mon-dains devenus aussi inéluctables
que ceux des ordinateurs. Ce n’est ni naïveté, ni
marginalisation, mais un état. Et ce qui importe est la relation
entre cette situation humaine et les travaux que le peintre produit.
Dolla naît à la peinture à I'instant où les
leçons de l’histoi-re - que l’usage a réduites
le plus souvent à la lettre - sont contestées. Epoque
où de jeunes peintres et sculpteurs réunis à Nice
réagissent contre ces recettes et, simulta-nément, contre
les Nouveaux-Réalistes, pour renouveler à partir de ce
qu ‘ils veulent une table rase, la peinture. Doila accepte ce
propos conforme à ses motivations. Etudiant, de 1962 à
1966 à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs de
Nice, où CIaude Viailat enseignait, non seulement il y consent
mais, dès 1967 (il a 22 ans), son travail diverge de celui de
ses amis. Il consacre dès lors sa production à une expérimentation
du champ plastique dont il donne des lectures d’abord baroques
(les étendoirs), puis structurées jusqu'aux limites du
non-dit : séries de points qu‘il utilisera jusqu’en
1970.
Dans ces travaux le refus est péremptoire ; toutes les complaisances
vis-à-vis de l’œuvre sont expulsées, non dans
la vomissure (ce fut le cas des étendoirs) mais par une ascèse
qui ne garde, communiquable, qu’une élaboration minimale.
Qu‘on y prenne garde pourtant, la réitération chez
Dolla n‘est jamais répétitive. Le point, les points
multiplient les constellations, en font l’inventaire, mais interrogent
sans répit la surface plane trouée par les pleins/vides
du texte pictural. Nous voulons dire qu'il n a point de nihilisme ici.
L‘œuvre qui s‘écrit sans concession procède
d’une organisation de l’espace, de sa répartition
sans transposition fantasmées.
Ce mode opératoire, s’il se fût poursuivi, pouvait
aboutir à la dissolution, hors signification, du texte plastique.
Noël Dolla s’en détournera donc par des travaux où
le matériau exigerait une nouvelle énonciation. Les “croix";
puis les tarlatanes de 1974, seront deux réponses réversibles
à la dissidence qu‘ils interposent dans lœuvre. L‘introduction
des coutures cicatricielles, l’image, peuvent laisser croire à
l’emergeance d’un symbolisme alors que pour Dolla l’intérêt
porte sur le vocabulaire, celui des formes, des couleurs, des supports.
On n‘efface point, si l’on est peintre, d’une négation
verbale, d’une chiquenaude, la pesanteur des exemples: depuis
un millénaire et plus, on peint, en Europe, sur un support plan
- murs, bois, toiles tendues. Le refouler expose aux réminiscences
masquées. Pour s’en défaire, Dolla va multiplier
les analyses du plan et des tensions qui le travaillent. L’une
s’attachera à la toile non tendue sur châssis, composée
de quatre parties égales (carrées ou rectangulaires) où
la tension marginale est supplée par celle, interne, provoquée
par les coutures. Analogiquement, les tarlatanes d'alors la reconstituent
par la tension des bords. Dans les deux expérimentations le centre
“évacue” vers l’extérieur et dynamise
l’espace.
La réintroduction de la couleur n ‘est pas moins importan-te.
Non qu’elle fût totalement absente des "points”
ou de leurs supports. Mais il s’agissait d‘aplats, essentiellement
monochromes. Avec les “croix” et les tarlatanes, de la même
époque, teintes ou peintes, la diffusion du médium permet
l’analyse de sa dispersion dans la toile, de ses relations optimales,
prend en compte le jeu des ‘~passa-ges”, ce que confirmera
les pièces peintes qui vont succé-der à cette période.
Dolla s’assure ainsi la maîtrise du dialogue qu’entretiennent
la forme et la couleur.
Remettant en cause, non le questionnement mais les pro-cédures,
Noël Dolla interroge, apres ces travaux, les rela-tions structurales
de l’objet visualisé. “Boîtes” oblongues,
poutres, toiles, dessins, reposent les problèmes du châs-sis,
de la tension qu’il provoque, en usant d‘autres moyens.
Travail qui commente inlassablement le conflit ouvert par la nouvelle
lecture du tissu pictural. Dans cette attitude, à sa limite réductrice,
une brèche s’ouvre. Les dessins y développent une
liberté d‘exécution que les toiles ignorent. Paroles
dissidentes ils élaborent un nouveau projet. Perturbant l’équilibre
ils désaliènent et font éclater le discours. D’un
mot, conduisent Dolla aux tarlatanes.
Ces tarlatanes sont simultanément le lieu où l’ensemble
des recherches de Doila aboutissent, mais aussi celui où s’exprime
leur dépassement. Le peintre ne commente plus sa problématique
et les contraintes qu ‘elle lui impose. La dualité conflictueile
ouverture/fermeture se résoud non par l’élimination
des attitudes qu‘eile implique mais par leur substitution, par
leur “cristallisation” dans un état nouveau qui la
dialectise. Le châssis, le bord, le cadre ne font plus obstacle
à leur transposition mais s’organisent, dyna-misant la
structure de la toile qui échappe au plan statique pour valider
l’espace tridimentionnel. Cet objet de transparence, sans épaisseur,
la tarlatane, affirme une architecturalité potentielle où
s‘exposent, s’articulent les données fondamentales
de l’art.
Sont gommées toutes attitudes formalistes. La morpholo-gie est
intégrée comme l’est le chromatisme. Définitive-ment
fragmenté, le tableau échappe à l’imagerie
géométri-que rationnelle. Le pli, la cassure, la découpe,
le coilage, où le geste participe, sont redoublés par
l'intervention de la couleur où s'investit le peintre.
Jacques
Lepage
Novembre 1979