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POL
BURY Lorsque
Pol Bury naquit à son art deux guerres étaient passées
sur l’Europe en trente ans qui avaient entre autres choses détruit
jusqu’au souvenir de ces explorations. Et de celles ajoutées
par la génération de l’entre-deux-guerres. Peintre,
en 1945, Pol Bury avait affaire aux théoriciens dogmatiques de
l’abstraction pour l’abstraction (un tableau doit pouvoir
être regardé dans tous les sens), mais, heureusement pour
lui, également à un surréalisme qui dans sa Belgique
natale avait développé ses propres leçons de liberté.
On sait avec Cobra quelles explosions de violence cette confrontation
engendra parmi les artistes de sa génération. Chez Pol Bury,
cette violence subit un traitement très exactement opposé
aux exacerbations expressionnistes, le traitement par l’intériorisation,
par la contrainte contrôlée. Dans le déferlement du
tumulte, créer quelques entorses au silence, à l’impassibilité
du tableau devenait une forme de brutalité aussi radicale que les
pots de peinture jetés à la face du public. Et personne
n’avait encore frayé de tels chemins de traverse. C’est
ainsi qu’il sortit ses plans abstraits du cadre, leur inventa une
autonomie dans leurs propres relations de composition en les rendant mobiles,
mais comme il voulait que cette mobilité ne soit pas un autre rangement,
il alla jusqu’à demander aux spectateurs de les manipuler.Cela
se passait en 1953. L’ennui, c’est que lorsque le spectateur
se lassait et partait, l’œuvre restait immobilisée dans
une de ses propositions et rentrait en somme dans le rang. C’est
alors que la violence de Pol Bury s’orienta vers l’introduction
du moteur. S’il avait reçu, à peu de temps de là,
le choc de Calder, il ignorait totalement que celui-ci un quart de siècle
plus tôt avait lui aussi fait l’expérience du moteur,
de même que Moholy Nagy au Bauhaus. Mais c’était là
une autre délégation du mouvement et de surcroît à
une source sur laquelle l’artiste avait peu de prise et une source
pauvre, juste capable de rotation. Cependant, comme on le vérifie
à plus de trente années de distance, ce fut une extraordinaire
source de libération pour le sculpteur. Il entrait dans l’univers
de la mécanique, du métal, des techniques industrielles
qu’il devait apprendre à maîtriser et surtout à
asservir à des objectifs hors de leur domaine. Or, en se trouvant
obligé, et par sa nouvelle pratique même, à réfléchir
sur la fonction de l’asservissement, Pol Bury trouva sa propre création
engagée dans un tel dialogue. Il ne s’agissait plus pour
lui d’introduire du mouvement, mais d’intégrer les
modalités du mouvement, les virtualités du mouvement à
son art.C’est à ce moment-là que Pol Bury a cessé
d’être un peintre qui sortait de la peinture, ou la cassait,
ou l’animait pour devenir un sculpteur du mouvement. Comment asservir
par des volumes qui bougent l’espace ambiant? Comment substituer,
aux réussites classiques du rayonnement des formes pour gouverner
l’environnement, une autre monumentalité qui, au lieu d’opposer
sa rigidité aux flux de la nature, puisse gagner la compétition
avec ceux-ci, et sur leurs infinies possibilités de variations
mêmes, en nous imposant de ne les voir que par rapport à
elle ? La solution n’était plus dans la seule obtention du
mouvement, de l’animation dans leurs harmonies ou dysharmonies,
mais dans la création de mouvements réellement autonomes,
n’obéissant qu’à leurs lois propres et capables
ainsi d’en fasciner notre regard. La découverte extraordinaire
de Pol Bury fut d’identifier cette autonomie au déplacement
pris au sens le plus fort et le plus ample. Déplacer un mouvement
engendré par un moteur, c’est parvenir à lui donner
l’aspect aléatoire, déconcertant du vivant, de l’humain
; mieux aller jusqu’à le rendre quasiment imperceptible à
force de lenteur ou à n’en laisser percevoir l’existence
qu’en provoquant par intervalles changeants la surprise d’un
déséquilibre. C’est savoir faire l’impasse à
la métamorphose en la donnant à voir comme un fait accompli,
mais en même temps réversible, inquiétant.Du coup,
l’important cesse d’être la nature du moyen en mouvement
: le moteur électrique, les engrenages, l’eau, le vent, la
main humaine qui en touchant une colonne imposante la fait soudain bouger
en inquiétant la forêt de ses sœurs, mais le débat
instauré par l’objet sculptural dans l’espace où
il se déploie, fontaine dans un jardin, foule de colonnes dans
un campus ou au plafond d’une station de métro, modèle
réduit dans un salon. Parce que le déplacement vaut aussi
pour les formats, comme pour les différences entre sculptures d’extérieur
soumises aux intempéries, à l’air qu’elles apprivoisent,
mais plus encore aux changements de la lumière, de l’atmosphère
qu’elles reflètent activement, dont elles se recréent,
et sculptures d’intérieur qui elles, au contraire, peuvent
jouer de cette autre composante - et combien essentielle de l’animation
et de la surprise - la fragilité.Fragilité, mais non point
celle du périssable, de l’éphémère,
celle de la forme légèrement hors de ses gonds, un peu au-delà
de ses frontières, de son pré carré, dépaysée,
dépaysante. Ouverte à on ne sait quoi d’incongru qui
peut surgir, pourrait la faire basculer. La menacer. D’autant que
nous sommes parmi des multiples, des populations de formes dont ne sait
celle qui, proprement dérangeante, va semer soudain la perturbation,
la panique, engendrant du même coup, par contraste formidable, la
fixité insolite, difficilement supportable des autres. Erectiles,
dit Pol Bury qui a le sens aussi de ce point de déséquilibre
dans le langage qu’est l’humour. Erectiles en outre comme
des façons de saluer une beauté qui passe ou comme signaux
d’alerte et qui vont de pair avec la fragilité, mais également,
pour ces sculptures d’intérieur, avec une composante sensuelle,
j’allais dire femelle, comme l’emploi du bois, de fils, de
lamelles, la création d’un glacis pénétrable.
L’univers ici est instable et ce sont les sculptures qui l’ordonnent,
lui font la leçon. Brusquement, la pesanteur n’est plus ce
qu’elle était parce que cette boule a une façon d’embrasser
ce cylindre qui tient des étreintes du Tantra Asana. Plus rien
n’est comme avant. L’alphabet des formes peut être d’une
simplicité digne de la lettre de Cézanne à Émile
Bernard, de sphères, de cylindres, cubes et rectangles, il s’y
passe quelque chose, même si là rien ne bouge, sinon sous
l’effet de notre étonnement devant tant de façon de
faire la nique à Newton sans avoir l’air d’y toucher. Pierre Daix
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